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manifeste

2021 February 18

Nous, Djaragayt, collectif de gauche, pensons que la part essentielle des difficultés que rencontrent l’Arménie et son peuple est liée à l’adoption d’une politique économique libérale par l’État arménien dans la période de l’indépendance post-soviétique, ainsi qu’à la forme que les rapports sociaux ont pris dans le pays, façonnés par l’égoïsme, le culte du seul intérêt privé ainsi que du marché.

Au cours de ces années d’indépendance, la classe des grands capitalistes est la seule qui ait développé une conscience de classe, la seule qui, dans le cadre d’un régime monocratique, a pu mettre au premier plan ses intérêts et dicter une politique qui leur est favorable. Les couches les plus larges de la société, quant à elles, sont divisées sous le poids de l’exploitation et de la pauvreté ; elles n’ont aucune forme d’association qui les organise et ne bénéficient d’aucune représentation politique. Aucun parti ni aucune organisation ne défend leurs intérêts. Durant les trente années d’indépendance, la doctrine libérale n’a jamais été remise en question dans le conflit entre la majorité politique et son opposition.

Les corps intermédiaires de la société sont elles aussi d’obédience libérale. L’écrasante majorité de la société civile est financée par les fonds du capitalisme occidental : elle en est, par conséquent, idéologiquement dépendante et est devenue l’avant-garde de ses intérêts en Arménie. En font partie, également, une large partie d’organisations et de personnalités qui portent des discours que l’on qualifie « de gauche ». Eux non plus n’expriment pas les intérêts socio-économiques des couches les plus larges de la population arménienne et instrumentalisent, au contraire, les injustices qui sévissent dans le pays en échange de fonds de subvention étrangers.

Le rapport des forces entre classes est donc particulièrement déséquilibré et il existe une profonde fracture entre les masses et la classe dirigeante. C’est dans ce contexte qu’en 2018, s’appuyant sur une colère sociale accumulée depuis près de trente ans, que sous le nom de « révolution » s’organisa l’arrivée au pouvoir de forces politiques radicalement libérales, garantes des intérêts de la mondialisation capitaliste et qui plongèrent le pays dans une guerre catastrophique ayant pour effet l’écroulement de l’État d’Artsakh et la mise en danger de la souveraineté de l’Arménie.

Ainsi, le peuple d’Arménie est-il politiquement orphelin. Orphelin et sans autre alternative que d’être livré aux mains des forces politiques libérales. Notre initiative a pour ambition de tracer les premiers rayons de cette alternative. Nous sommes conavaincu.e.s que le principe de justice et la fin de l’exploitation de l’humain par l’humain est la condition nécessaire pour la formation d’une société solidaire et créative.

L’autre défi central qui s’impose au peuple arménien est la question de l’Artsakh. Nous pensons qu’il est indispensable de penser cette question en la replaçant dans sa perspective historique, c’est-à-dire depuis le génocide des Arméniens dans l’Empire ottoman jusqu’au nettoyage ethnique organisé actuellement par la Turquie et son satellite l’Azerbaïdjan, dans la continuité de la politique ottomane.

Dans ce contexte, le choix pour les Artsakhiotes de l’indépendance ou du rattachement à l’Arménie, est d’une importance vitale pour eux. Nous affirmons que le droit à l’auto- détermination des peuples (ou de tout autre type de communauté) ne peut être subordonné aux aspirations expansionnistes d’un autre pays qui, dans le monde contemporain, est appelé « principe d’intégrité territorial ».

Le point de vue de gauche internationaliste attache de l’importance à l’identité nationale (singularité, particularité culturelles) sans laquelle les autres identités collectives (de classe, de genre, et d’autres) ne peuvent pas être pensées. À nous, Arménien.ne.s, cette question nous tient particulièrement à cœur, car il est complexe de définir l’identié de millions d’Arménien.ne.s d’Arménie et de diaspora dont les histoires produisent une multiplicité des subjectivités collectives très différentes. Seule une perspective de gauche internationaliste peut créer un espace d’entente qui permette de rassembler toutes ces singularités et, ce qui est capital, de passer d’une des identités ethniques, culturelles, à une identité politique.

Le développement et la conscience des identités nationales et ethniques n’est pas seulement une richesse de plus pour l’humanité, mais également l’un des maillons de la résistance contre l’uniformisation des cultures et des modes de pensée propre à la globalisation capitaliste et au consumérisme vorace qui caractérise ce dernier.

L’identité politique arménienne est le fruit d’une histoire multiséculaire de résistance et de quête de justice ; ce faisant, la patrie des Arménien.ne.s doit elle aussi être ancrée dans un ordre social juste et égalitaire, telle qu’une société socialiste peut le produire. Notre collectif se donne pour objectif de réaliser une articulation idéologique entre le combat pour l’auto-détermination de l’Artsakh et l’édification d’une société socialiste en Arménie, et, par-là, de se solidariser et prendre part aux mouvements de gauche (socialistes, anticapitalistes…) pour l’émancipation des peuples opprimés.

Byurakn Ishkhanyan
Eva Hakobyan
Soseh Hovsepian
Ani-Tsovinar Vanetsyan